dimanche 1 avril 2007

Conclusion

J’ai donc 31 ans. Probable que ce petit compte à rebours m’a permis de faire passer l’angoisse qui précède chaque anniversaire. Je me suis pris au jeu et j’ai vu une progression dans ce texte dont je ferai peut-être un jour quelque chose. Un petit livre, pourquoi pas, où je laisserais comme Perec dans Je me souviens quelques pages blanches pour que tout le monde puisse faire sa liste à soi, puis son blog à soi afin que l’expérience devienne réellement ce que j’aime dans la littérature, une sorte de principe démocratique. Ce petit livre, je pourrais aussi le distribuer comme un livret d’opéra, une opera personnelle, dans une soirée où ces morceaux seraient joués, entendus enfin. J’ai beaucoup aimé passer des disques dans les cafés de ma ville, pour des soirées parfois un peu ringardes, parfois pleines de poésie. Ce serait l’occasion de terminer avec I want you back et de danser tous ensemble, comme des petits fous, comme à la fin des grèves victorieuses et des Astérix. Ensuite, c’est mon ami Jérôme qui prendrait les commandes de la soirée. Et vous découvririez plein de bons morceaux. Ce qui, ma foi, était aussi le but de ce blog.

samedi 31 mars 2007


There she goes - The La's

C’est la chanson des chansons. Celle qui me vient dans les moments d’épiphanie, de rage victorieuse. Dans l’amour. J’attends au coin de la rue et je la vois qui sourit, en trottinant doucement vers moi. There she goes. C’est une chanson sur la drogue mais tant pis. C’est simplement une chanson incroyable, avec l’intro la plus sublime de toute l’histoire de la pop. C’est une chanson simple qui ne devient complexe que parce qu’elle mute tranquillement en cours de route, comme si elle était le résultat d’une improvisation. Il y a la légende aussi : Lee Mavers perdu à jamais, comme un nouveau Fred Neil. Que cette chanson est belle et combien elle résonne dans tous les pores de ma peau lorsque j’en suis mentalement et physiquement le dépliage. Je la regarde se développer autant que je l’entends se dérouler. Tout comme je tente de solidifier un visage dans le temps, lorsque tombe sur lui un éclat de lumière et que je me dis que l’ai déjà vu de nombreuses fois, depuis l’enfance au moins et qu’il risque encore une fois de s’échapper. Comme j’ai déjà vu cette perplexité rieuse lorsqu’elle rentre dans le café et me cherche des yeux. Comme j’ai déjà senti cette fébrilité alors qu’elle découvre la mienne, camouflée par un phrasé impatient. There she goes. La voilà qui arrive, comme elle est arrivée mille fois en songe dans mon existence, sans que je puisse la distinguer précisément. Certains entendent des cloches voler dans l’air, moi j’entends les arpèges des La’s. Elle passe doucement sa main sur ma nuque, ses doigts pénètrent à la naissance de mes cheveux. There she goes.

vendredi 30 mars 2007


Holes - Mercury Rev

C’est ce qui s’appelle de la triche. Regardez bien : il va parler de toutes les chansons qu’il n’a pas réussi à traiter dans un seul texte où il va les énumérer et dire un petit mot à propos de chacune. Le pari est perdu, il n’a pas réussi à s’en tirer. Mais attendez, c’était oublier qu’il est rusé. Il peut se justifier, le bougre. Car il y a un vrai point commun entre Holes, Bittersweet symphony et Mercedes : le bouche à oreille. En avoir entendu parler par les amis, Les Inrockuptibles, la hype en général et avoir adhéré tout de suite au principe, en se réjouissant d’y avoir adhéré. Ce sentiment de synchronie est parfois primordial. On écoute la même chose que ceux qui savent un peu ce qui est bien et on se sent bien dans ce sentiment d’adéquation, sans chercher la querelle. Je n’ai jamais pu sacquer Jeff Buckley ou Radiohead et j’ai toujours un peu ricané sur la dévotion unanime qu’on leur prêtait. En revanche, j’ai apprécié d’aimer avec tout le monde La nuit, je mens et son texte majestueux, Holes et sa volupté grave, Bittersweet symphony et sa révolte rentrée, illustrée par un clip joyeusement bourrin. J’ai pu en parler des heures avec mes amis proches et nous avons pour une fois évité de pinailler sur U2, Depeche Mode et les Waterboys. Mon ami Jérôme appelle « musique de célébration » les morceaux dansants sur lesquels tout le monde peut se retrouver à bouger ses fesses, et pourquoi pas à lever les bras. J’appellerais bien « musique de coopération » ces morceaux bien foutus, malins, émouvants et efficaces qui touchent presque tout le monde en même temps et qui posent certains repères pour notre éducation musicale commune. Jusqu’à ce que la génération d’après décide d’en faire de fausses valeurs. Et pourquoi pas d’ailleurs.

jeudi 29 mars 2007


Chinatown - Tahiti 80

On approche du terme. Plus que trois places. Il faut éliminer et trouver de bonnes raisons d’éliminer. Dans l’idéal, on chercherait la cohérence, l’ensemble bien défini, proprement conçu. Sauf que les goûts musicaux, c’est tout sauf cohérent. Là, je voulais mettre Message personnel de Françoise Hardy et dire que c’est probablement l’une des plus belles chansons d’amour en français. J’ai aussi hésité à parler de La chanson de Jacky, puisque c’est ainsi que sa mère surnommait mon père Jacques, et puisque moi aussi j’aimerais être une heure, une heure seulement, beau, beau, beau et con à la fois. Mais j’ai décidé de parler encore de gens que je connais. Il faut toujours croire que ce sont les artistes de notre environnement proche qui sont les meilleurs au monde, ne serait-ce que parce que leurs productions nous font vivre au quotidien, dans leur montage et leur démontage régulier. Alors voilà, Tahiti 80 est le seul groupe que j’ai supplié de lui écrire des paroles de chansons. Xavier m’a dit non, très logiquement, et je ne suis même pas sûr que j’en aurais été réellement capable. Mais la musique de ce groupe m’inspire. Probablement parce qu’elle me touche directement, sans avoir à passer par mon intellect, pur objet de plaisir et pur plaisir d’être faite. Du coup, écrire des paroles aurait été un vrai pari : il aurait fallu redécouvrir ce lien immédiat entre les mots et cette musique qui pénètre en moi sans que j’arrive à expliquer le pourquoi du comment de cette concordance. Et ça marche à chaque fois : on dira Chinatown mais j’aurais tout aussi bien pu dire Heartbeat, Yellow Butterfly ou Big Day. C’est chaque fois le même émerveillement et je ne décortique jamais. La voix entre instantanément en moi, les orchestrations me semblent naturelles, évidentes. C’est la musique dont j’ai toujours voulu qu’elle existe. Et par bonheur, elle existe.

mercredi 28 mars 2007


Les piqûres d'araignée - Vincent Delerm

A défaut de lire régulièrement de la poésie française comme mon métier m’y invite, j’écoute de la chanson française et m’en porte bien, insensible aux critiques de mauvaise foi qui lui sont faites depuis quelque temps déjà. La trouver « réactionnaire » me paraît absolument insensé, quand la trouver dévitalisante par surcroît de mélancolie est une autre affaire. D’abord je ne suis pas sûr que la mélancolie entraîne une quelconque perte politique, puisque c’est ça qui est en jeu. Je vois l’instant mélancolique comme une phase de rassemblement inévitable : qu’on décide de se projeter dans le réel par la suite et c’est presque une question de détermination sociologique. Pour le reste, il y a probablement des chansons françaises réactionnaires. Mais il suffit d’écouter Bourrée de complexes de Boris Vian, Comme ils disent d’Aznavour, Bonnie and Clyde de Gainsbourg ou Les héros de Barbès d’Yves Simon pour se rendre compte que la chanson française n’est absolument pas réac par essence. Après avoir été longtemps suspicieux, je me suis mis à écouter Vincent Delerm, constatant que derrière l’habileté littéraire, il y avait tout sauf un système et donc une vie propre. J’ai commencé par aimer la musique des Filles de 1973, puis j’ai été plus qu’ému par Le baiser Modiano et aujourd’hui, j’écoute la chanson Les piqûres d’araignée deux à quatre fois par jour. Le texte m’échappe toujours et j’aime ça. La ligne de basse me chatouille comme un rayon de soleil au printemps et les chœurs me rappellent justement Yves Simon et cet album génial que ma mère avait dans sa discothèque, Raconte-toi. Delerm est moderne comme Simon l’a été à son époque : il intègre des éléments de texte qu’un parolier classique n’aurait jamais eu l’idée d’importer. Des bribes de discours rapporté, des marques, un sujet de dissertation du bac. De la référence, du réel, alors que les réacs fuient précisément le contemporain et s’engouffre dans l’universalisant par dégoût du monde tel qu’il va. En concert, Delerm joue ses chansons, fait des blagues, se commente. On le dit égocentrique, alors il s’en sert comme d’un point de repère. Mais en marge de cette posture, il invente de toutes petites choses qu’aucun rocker indé n’oserait proposer, de peur de fracasser son rêve de grandeur pacotilleux. Et c’est à se demander si croire encore au grand cirque rock’n roll et à son spectacle clichetonneux n’était pas finalement ce qu’il y a de plus réactionnaire aujourd’hui.

mardi 27 mars 2007


I want you back - Jackson Five

Anna Rozen est mon amie et j’en suis d’autant plus fier qu’elle a écrit avec Encore un texte merveilleux. Un petit livre consacré à une seule chanson de Stevie Wonder, Joy inside my tears, qui traite du désir féminin, de l’écoute pulsionnelle d’un morceau et de l’envie de le rejouer à l’infini pour reconduire à l’infini son plaisir. C’est profond et ça parle justement de ce que la musique peut faire à l’intérieur, très à l’intérieur, et pas seulement métaphysiquement. J’adore ce texte et pourtant je n’y reconnais pas ma pratique finalement très existentielle de la musique. Aimer un morceau et appuyer sur PLAY jusqu’à le dévitaliser, c’est une source intarissable de culpabilité pour moi. Ça m’arrive pourtant : ça m’arrive même souvent. Mais il y a toujours la peur, chevillée au corps, de rester bloqué dans cette volupté particulière. Mon plaisir me fait peur et je le manipule donc, le contrarie, l’aménage, dans l’angoisse qu’un jour il ne se fane d’avoir été trop sollicité. C’est sûrement pour cette raison que je n’écoute jamais chez moi l’une de mes chansons préférées au monde. D’abord parce que c’est une chanson pour danser, ensuite parce qu’elle me rend littéralement hystérique. La house n’a pas arrêté de courir après cette fulgurance soul et ce sens dessus dessous rythmique qu’on trouve dans I want you back. Il y a le chant et les gueulantes du jeune Jackson, et puis cette cocotte infernale, l’entrée de la basse : tout, tout dans ce morceau me fait devenir furieux, jusqu’au moindre coup de cymbale. Par chance, même si je n’ose mettre ce disque radioactif dans mon lecteur de peur d’user les lattes du plancher à force de piétinements, on l’entend partout. Dans les mariages, dans les soirées soul ou disco, dans les anniversaires. Et chaque fois, la jachère à laquelle je me suis astreint décuple le plaisir de l’écoute, le rend chaque fois innocent et tonitruant. C’est imparable et c’est violent. Même Stevie Wonder ne me fait pas ça, même Marvin Gaye. Et pourtant, Marvin Gaye, c’est l’incarnation même du désir : chansons folles de grâce, langueur à tomber raide. Michel Jourde, dans un chef-d’œuvre d’article musical sur la Motown pour Les Inrockuptibles, disait qu’il était parmi les plus beaux hommes du monde, avec Corto Maltese et un Japonais dont j’ai oublié le nom. Ain’t no mountain high enough pourrait presque rivaliser avec I want you back. Mais bizarrement, pour moi, l’excitation créée par la musique va de pair avec un enthousiasme enfantin, déluré mais ingénu. A trop dire « encore », je n’apprendrais plus rien. Alors, même si c’est difficile, je passe au morceau d’après. Le morceau d’après est toujours un peu moche, un peu dégoûtant. Mais c’est en lui que se recompose déjà l’horizon d’attente où pourra bientôt renaître le fol amour de la chanson qui emporte tout sur son passage.

lundi 26 mars 2007


L'équipe à Jojo - Joe Dassin

J’ai découvert Joe Dassin un samedi soir du mois de juillet où aucun de mes amis ne voulait sortir boire des verres. Il y avait une émission d’hommage sur TF1 et sans y croire, j’ai commencé à regarder. J’ai d’abord aimé le type, docteur en ethnologie chantant Bip Bip, puis j’ai aimé les chansons. Peu après, Le Village Vert éditait une compilation de reprises de ses chansons où l’on trouvait L’équipe à Jojo, chantée par les Objets, dont j’aimais déjà beaucoup Sarah. Mon idée de Dassin, c’est que même si elles n’ont pas été écrites par la même personne, ses chansons parlent de la même chose : l’effet du temps qui passe sur les aventures d’une vie. Souvent, il est question de communautés qui s’effritent, de collectifs érodés par les assauts de la maturité. Le couple, bien sûr, mais aussi les bandes d’amis. Dans la chanson, il y a une phrase-clé pour éviter le contresens. « Mais j’ai gardé comme un cadeau, cet air qui me tient chaud. Du fond de la mémoire, celui de l’équipe à Jojo » : pas de nostalgie réelle puisqu’une trace est restée et que cette trace, c’est une chanson avec laquelle on peut mourir. L’aventure a vécu mais elle se perpétue encore en nous pour se parfaire de manière idéelle. Ça pourrait être très politique : comme les hommes-livres de Fahrenheit 451, nous avons chacun appris par cœur une utopie que nous pouvons retransmettre à d’autres. C’est mon cas, entouré d’amis musiciens qui ont fabriqué durant quelques années les airs qui m’emmitouflent quand j’ai besoin de possible. Je pense souvent à Des lendemains d’Orwell, par exemple. Quand je voyais mes amis jouer en concert et que j’essayais d’apporter ma petite part en portant les instruments ou en prenant quelques photos, j’entendais d’ailleurs ces chansons comme des prophéties. On croit que dans L’équipe à Jojo, l’aventure tourne à l’aigre. C’est bien évidemment le contraire qui se passe. Dassin constate sans vraie amertume qu’il faut bien devenir adulte. Mais que cette part d’immaturité créative que transportent les chansons ne mourra définitivement jamais et que, germée, elle donnera rien à d’autres aventures.

dimanche 25 mars 2007


Shout to the top - The Style Council

Si la mémoire des chansons peut fonctionner au quotidien, dans les marches et les lieux connus, elle est aussi active pour des moments privilégiés, des combinaisons de réel plus particulières. On va dire que j’entends des voix toute la journée mais il m’arrive d’être happé par Shout to the top en allant jouer au foot dans le parc à côté de chez moi, du printemps jusqu’au milieu de l’automne. Il me faut traverser une place colonisée par les terrasses, avec mes chaussures de sport, un short Go Sport et, en général, un tee-shirt informe. Il me faut du courage pour affronter le ridicule et la voix de Paul Weller m’assiste dans cette épreuve. Les Jam ont déjà cet effet galvanisant sur moi, comme les Clash ou les Dead Boys : c’est une musique de rassemblement, de bande et d’effronterie. Même effet avec Back on the chain gang des Pretenders, ou Precious. Sensation d’indestructibilité étonnante, et fierté inimaginable. On en oublie qu’on a un corps de crevette, on se sent pousser des grenades de FTP-MOI à la ceinture. Pour Shout to the top, il y a aussi le choc septique des violons en attaque et puis cette batterie qui part dans tous les sens, alors que Weller semble serrer les dents dans un chant de revanche. C’est idéal pour écarter les regards moqueurs et entrer sur un terrain de football quand on n’est pas très assuré. Après il suffit de réussir le premier contact, la première intimidation comme le recommande Bixente Lizarazu, et c’est parti. La sensation qui suit le match est diamétralement opposée mais tout aussi existentielle : on se tient les côtes et on regarde le ciel, par-dessus les arbres et les grilles du parc. Le corps prend un rythme qu’il faut adopter mentalement et rien de tel que de suivre une chanson pour accompagner cet apaisement où chaque cellule de l’organisme paraît sonnée. Je pense souvent à Protection de Massive Attack, dans ces moments-là. Ou bien à I’m not in love de 10CC, à The wind de Cat Stevens. Des chansons panoramiques, qui remettent en phase avec l’essentielle lenteur de la nature, herbe caressée doucement par la main alors qu’on s’est écroulé de fatigue, fourmis grimpant le long de l’avant-bras. Et puis il faut repartir, on retraverse la place bondée de monde, en sueur, vibrant de partout. Là, il n’est pas interdit d’avoir seulement de la musique dans la tête, sans aucune parole : Ravel ou le thème de Gladiator, c’est comme on veut.

samedi 24 mars 2007


Oh la la - The Faces

C’est souvent épatant de regarder les bons danseurs officier. C’est un spectacle dans lequel je peux m’abandonner de manière assez naïve, dégustant tout particulièrement des rocks acrobatiques qui sont pour d’autres le summum du ringard. Personnellement, je me débrouille avec trois ou quatre passes et je peux sentir monter en moi l’âme meurtrière de Francis Heaulme si ma partenaire s’ingénie à prendre en main le cours des opérations. C’est le seul domaine où je sois machiste : le garçon guide, sinon c’est ridicule, un point c’est tout. Et quand ça marche, c’est absolument extra. Du coup, j’adore les films où l’on danse, surtout lorsqu’on y improvise des chorégraphies. C’est le cas du dispensable mais mignon 30 ans sinon rien où Mark Ruffalo et Jennifer Garner lancent une gigantesque fresque humaine digne du Passion de Godard sur Thriller de Michael Jackson. C’est aussi le cas du générique de fin de Mary à tout prix, avec Build me up buttercup des Foundations, sur laquelle il est difficile de ne pas bouger son cul et plus particulièrement de ne pas empoigner celle qui passe par là pour la faire tourner dans tous les sens. Pareil avec la fin de Rushmore, film génial où j’ai découvert Oh la la des Faces et sa scène de danse collective au ralenti, d’une volupté insensée. Etrangement, ça n’est pas Rod Stewart qui chante et c’est pourtant super, quand sa version solo manque un peu de mystère. La chanson est douce mais rythmée, comme une sorte de folk qui aurait découvert les pouvoirs de la caisse claire. On peut s’y laisser glisser à la manière des personnages du film de Wes Anderson : pour célébrer l’arrivée du happy-end, un peu comme les banquets à la fin des Astérix. Pour créer une transition avec le réel qui va suivre, reprise des activités qui devra alors être accompagnée d’autres chansons, comme si vivre sa vie impliquait forcément de lui trouver une bande-son.

vendredi 23 mars 2007


Guitarra - Madredeus

J’aime l’idée d’arriver chez quelqu’un, d’entendre quelque chose que je ne connais pas et de m’y faire. Bien sûr, ça ne marche pas à chaque coup et c’est avant tout une posture, surtout si le quelqu’un n’écoute que de la musique sérielle et du free jazz. Mais quand ça marche, c’est comme comprendre une page de L’Anti-Œdipe en deux lectures à peine. En me réveillant un matin chez mon amie Stéphanie, porte de Bagnolet, j’ai entendu Ainda de Madredeus et je me suis sincèrement demandé si j’aimais. Il y avait l’amitié et la douceur de vivre, du thé au jasmin et des livres partout : j’aurais pu aimer une chanson de U2 dans un tel environnement. Alors il a fallu se creuser un peu la sensibilité, le temps que le thé refroidisse et c’est venu, lentement, en surimpression du bonheur d’être là. Quelque chose qui n’était pas moi mais qui devenait moi, comme on s’adapte soudain aux autres climats, aux autres syntaxes. On se sent comme en homothétie de soi-même. Sans cette expérience, en insupportable snob que je suis parfois, j’aurais pu débiner cette musique apprise dans le calme qui lui convient si bien. Comme j’aurais pu nier avoir chanté à tue-tête Born in the USA dans la voiture d’une copine de lycée qui nous emmenait au centre ville. Comme j’aurais pu faire passer pour ironique mon écoute émue de Nothing else matters de Metallica, dans un lendemain de fête. On dira que la chanson n’est dans ce cas qu’un simple souvenir de la volupté universelle. C’est faux. D’ailleurs, ce ne sont que des bons morceaux, aimés de bonne foi, dans une déprogrammation des réflexes conditionnés par la doxa indie. Guitarra, quoi qu'on en dise, est une espèce de tube pour amateurs de musiques du monde. Dans d’autres circonstances, je n’aurais pas su entendre l’essence cinématographique du nylon pincé et de la voix comme un cristal bleuté. La solennité heureuse, le remaniement de la mélancolie en une parole de certitude inquiète. Je serais passé à côté, comme je le fais avec mille autres choses, préférant me concentrer sur ce que je sais déjà de mon crâne. C’est en ce sens que les goûts sont parfois une terrible malédiction.