vendredi 16 mars 2007


Lady- Modjo

Allez, un peu de couleur. Un peu de futilité. On a beau faire le malin en jurant qu’on n’a pas bon goût et qu’on refuse tout ça, la haine de soi guette pour chaque incursion dans la musique un peu vulgaire. Et c’est là que l’on devient de mauvaise foi, en défendant bec et ongles ces chansons qui ne le valent peut-être pas, en les faisant passer pour des respirations. Alors qu’on n’en sait rien, après tout et qu’une vraie expertise manque pour les évaluer. J’ai découvert Lady à travers un clip que je trouvais bien foutu et pour tout dire, particulièrement émouvant. Une fille, deux garçons, des aventures et des fous rires. Super. La chanson était un peu anodine, avec ce sample lancinant et cette rythmique house casse-crâne. Des paroles idiotes, mais quelque chose d’attachant, en tout cas de marquant. Plus tard, j’ai découvert la version acoustique, sur une compilation « lounge » comme il y en eut des centaines. Le rythme s’était alangui, la voix était plus tendue, plus fragile. Des arrangements plus organiques avaient remplacé le riff samplé. C’était très joli, plutôt fin et sans afféterie. Toujours est-il que même pris à son origine FM/MTV, le morceau me plaît et me touche. Comme m’ont touché, dans les mêmes circonstances, Pure shores des All Saints, Rise de Gabrielle ou Beautiful de Cristina Aguilera. Ces chansons ressemblent aux bonbons que l’on se refuse toujours à la caisse du supermarché, parce qu’on est trop grand pour ça et que nos mamans nous ont expliqué que c’était mal. Avec nos légumes et nos fruits, notre viande bio sur le tapis roulant, on est tenté par les Kinder et les M&M’s. Alors, pour régler le dilemme, on en achète à nos amis, pour les faire rigoler. Et en faisant semblant de rien, on tape joyeusement dans le paquet.

jeudi 15 mars 2007


Train in vain - The Clash

Ça n’est pas ma chanson préférée des Clash mais que je l’aie voulu ou non, c’est la chanson de ma démarche. Je me mets en route et c’est automatique, j’entends le crescendo de la rythmique qui débute le morceau et mes jambes se mettent à l’unisson. Même impétuosité, même air goguenard : je marche sur Train in vain, comme si j’étais un membre des Clash, comme si j’étais dans une bande imaginaire qui s’en allait défier le monde. La première fois que j’ai acheté un pantalon de costume, on m’a fait un compliment génial : « tu ressembles à Paul Simonon ». J’en rougis encore. Train in vain est une chanson solaire dans un répertoire punk plutôt perçu comme sombre mais c’est ma face favorite du mouvement. Les chœurs et les riffs, l’union qui fait la force et la bienséance qui vacille. Le tranchant plutôt que la lourdeur, la concision contre l’insupportable marmelade progressive de l’époque. Je marche dans Train in vain et le morceau change mon panorama, au fur et à mesure que je progresse dans les rues de la ville, narguant les passants d’une désinvolture qui s’adapte si bien à la musique. Mais si je m’arrête au feu, c’est une autre chanson qui débute et aussi une autre posture. J’entends les accords de Waiting, cette chanson des Devlins découverte dans le premier épisode, inégalé, de Six feet under et je deviens Nate Fisher, observant moi aussi mon père, mort à 31 ans dans un accident de la circulation, qui me salue depuis un autobus. Comme Nate, je pose mon regard sur les gens alentour et la chanson modifie la perception que j’ai d’eux : ils portent eux aussi le poids des deuils et des déceptions. Ils semblent me saluer et m’expliquer sans un seul mot que tout ira pour le mieux. Qu’il ne faut pas s’inquiéter. Le feu passe au vert. Train in vain reprend.

mercredi 14 mars 2007


The summerhouse - The Divine Comedy


Dans les soirées, on chante. C’est comme ça. On ne chante pas à table, c’est malpoli, mais dans les soirées, on a le droit. Alors on le prend. Mon ami Jérôme connaît des tas de chansons à la guitare. Le chasseur a toujours un franc succès, tout comme Stand by me. Il peut enchaîner les morceaux presque sans discontinuer et passer de All I want is you à Quicksand, si les accords ne lui échappent pas in extremis. Il arrive que je lui demande The summerhouse de Divine Comedy, parce qu’elle me rappelle des panoramas traversés par l’amitié. C’est pourtant une chanson nostalgique, très légèrement triste, comme celles dans lesquelles on se complaît bêtement en justifiant sa petite faiblesse par les talents mélodiques du compositeur. En cela, j’aime beaucoup Neil Hannon mais je le soupçonne d’être un peu trop à l’écoute de ses propres facilités. Qu’importe : sa chanson nous fait chanter. De tout mon cœur, en ce qui me concerne. Je m’époumone. C’est un bien triste spectacle à moins qu’on ait une passion folle pour la sincérité. The summerhouse parle d’enfance et d’espace. Elle fait revenir en nous les chemins bordés de pins où l’on pouvait taquiner les fourmilières et découvrir le murmure des ruisseaux. Une chanson qui peut s’entonner en chœur, dans une union chaotique mais nécessaire pour que soit sensible cette montée un peu insensée qui achève le morceau, avant des lalalala qui m’ont plus d’une fois fendillé le sternum. Lorsqu’il est simple, Neil Hannon me tirerait presque des larmes, quand j’ai envie de le tuer sur ses envolées d’artiste, dans ses manies de cabot pop. C’est d’autant plus pour ça que j’aimerais bien un jour chanter à tue-tête en sa compagnie, accompagné d’une guitare toute bête et probablement saouls à crever.

mardi 13 mars 2007


Let's go out tonight - The Blue Nile

Il y a ce qu’on pourrait appeler la grande musique de nuit. Les chansons que l’on écoute avant de s’endormir tard, télé éteinte et seul sur sa chaise, dans la minuscule appréhension de la dernière cigarette. Ce sont des morceaux de clôture, voluptueux et mélancoliques, favorables aux petites comme aux grandes réminiscences. Le sujet qu’ils abordent compte aussi et les chansons de récapitulation ou d’espoir sont souvent les bienvenues. Voilà pourquoi je garde souvent à portée de chaîne hi-fi Automatic for the people de REM, album diurne par excellence avec Dusk de The The, méditatif et préoccupé comme on peut l’être à l’approche du sommeil. Find the river est encore aujourd’hui un morceau essentiel de cette gamme d’écoute, avec ses arpèges jolis comme une lune en croissant et son tempo un peu claudiquant. C’est une chanson de départ et de conquête, qui souhaite des rêves doux avant les épreuves attendues. Reste que le modèle du genre est tout de même Let’s go out tonight, découverte via Craig Armstrong et utilisée cent fois pour le petit remaniement du quotidien, quand les voitures se font plus rares en bas de l’immeuble et que quelques zigotos persistent encore à errer vers les boîtes de nuit, au cœur de la tranquillité provinciale. Leurs beuglements font partie de cette bande-son de nuit, quand on cherche paisiblement la réponse à une question imprécise, mal formulée mais tenace. La voix de Paul Buchanan, la grêle de cordes qui l’accompagne, donnent un sens à l’obscurité, même lorsqu’elle est trouée par les lueurs municipales. L’envolée finale et la perdition du timbre même ajoutent du sens à cette légère interrogation existentielle. Mais il faut rendre les armes au moins pour quelques heures et la grande musique de nuit, de River man de Nick Drake à I Surrender de David Sylvian, fait naître quelques promesses, comme s’impriment doucement en nous les demi-rêves de l’endormissement.

lundi 12 mars 2007


Le chant des partisans - Anna Marly

Lorsqu’elle a acheté son premier lecteur de compact disc, ma mère a me semble-t-il acquis trois disques : un récital de Chopin par Arthur Rubinstein, Ferrat chante Aragon et une compilation de jazz. Peu après, nous lui avons offert Sergent Pepper’s Lonely Heart Club Band et nous avons vite connu ces quatre disques par cœur. A la même époque, j’avais comme livre de chevet un manuel de littérature du XXe siècle des éditions Magnard où je relisais sans cesse les pages consacrées à l’Affiche Rouge et à Missak Manouchian. Je me découvris un héros en Robert Desnos, dont j’apprenais les poèmes par cœur. Surréaliste, Desnos fait le con et se suspend aux lampadaires dans les représentations théâtrales. Il et se moque des vieilles badernes lettrées pour leur manque de culture populaire. C’est une sorte de punk. Pendant la guerre, Desnos fabrique de faux papiers pour des juifs et des résistants. Il est déporté et meurt du typhus à Terezin, après avoir écrit les plus belles lettres d’amour du monde à sa compagne Youki, depuis le camp français de Drancy. Desnos a écrit de la poésie mais aussi des chansons et je ne suis pas sûr qu’il fît jamais une distinction entre les deux. Moi non plus je n’en fais pas. Les enfants apprennent encore certaines de ses petites fables. Tant mieux. Dans le disque de Jean Ferrat, la Complainte de Robert le diable, écrite par Aragon, le décrit ainsi :

Et c'est encore toi sans fin qui te promènes
Berger des longs désirs et des songes brisés
Sous les arbres obscurs dans les Champs-Elysées
Jusqu'à l'épuisement de la nuit ton domaine
O la Gare de l'Est et le premier croissant
Le café noir qu'on prend près du percolateur
Les journaux frais les boulevards pleins de senteur
Les bouches du métro qui captent les passants

Je crois que c’est en entendant ça que j’appris le sens du mot « percolateur », qui me fait toujours un peu rêver. Mes héros d’enfance étaient des résistants et des poètes, pas des rock stars. C’est ainsi. Dans le Magnard, il y avait les paroles du Chant des partisans, qui est une chanson, mais qui est aussi de la littérature. Je ne peux pas l’entendre sans ressentir une légère palpitation. « Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...» : pourquoi croyez-vous que les chansons vous donnent autant de courage, chaque jour, sinon parce qu’elles nous montrent ce qu’est un être humain, et jusqu’où il peut aller lorsqu’il s’en souvient ?

dimanche 11 mars 2007


Les anomalies - Autour de Lucie

Je ne connais pas bien Valérie Leulliot. Je l’ai rencontrée il y a douze ou treize ans, alors que Le Village Vert venait de se créer et que le premier album d’Autour de Lucie, L’échappée belle, n’était pas encore chez les disquaires. Autour de Lucie donnait un concert dans une petite salle et ils avaient accepté que l’on se rencontre pour une interview. J’avais peu de disques chez moi : peut-être trente, quarante, impossible de savoir. Celui qu’on m’a donné ce jour-là a beaucoup compté pour moi : parce qu’il était gratuit, parce qu’il m’a obligé à produire moi aussi des objets pour les leur donner. Les disques et les concerts d’Autour de Lucie ont à partir de là toujours été des repères pour moi : emménagements et ruptures, ascensions et chutes. Parfois, à la fin de leurs concerts, nous allions manger ou boire des verres. Je ne connaissais pas bien Valérie et nous parlions de littérature, essentiellement. Elle m’avait fait une proposition un jour : écrire des paroles. Je me suis obstiné à rester improductif en ce domaine. Je ne connaissais pas bien Valérie, m’en tenant exclusivement aux paroles de ses chansons pour la cerner. Ce que j’y entendais me suffisait amplement : une voix de femme qui disait « nous » plus souvent qu’ailleurs. Autre chose qu’une simple expression de la féminité, autre chose qu’une bête individualité et cela tombait sous le sens. La beauté des paroles d’Autour de Lucie tenait à un usage particulièrement attentif des catégories lexicales dont le sens exact nous échappe en raison de leur invisible usage : prépositions, adverbes. Les prépositions disent la relation à l’autre, bien souvent, tandis que les adverbes suggèrent les circonstances et les modes opératoires. C’est le cœur de l’énigme. Les chansons écrites par Valérie, indistinctement, disent les rapports de force entre soi et les autres, soi et celui ou celle qui gravite comme un astre autour de nous. Elles disent les douleurs et les plaisirs du sentiment, mais en en traduisant la petite phénoménologie, agrégat de postures et de vibrations plus que constat psychologique. Allez voir du côté de Nathalie Sarraute et vous aurez la matrice de ces mots sur l’état d’un corps amoureux et son déplacement dans l’espace. Je ne connais pas bien Valérie mais je l’ai recroisée parfois, dans les concerts. On ne parle jamais de nos vies, on parle d’autre chose. On se maintient dans cette méconnaissance respectueuse qui garantit l’égalité du rapport initial : je l’ai découverte quand j’ai découvert ses chansons. Et si une chanson comme les Anomalies m’a accompagné toute ma jeune vie, c’est parce que je n’en ai jamais su la vraie signification, parce que je l’ai adaptée à mes aventures, comme je le ferai sûrement avec Au Virage. La dernière fois que j’ai vu Valérie, je lui ai marché sur le pied. On connaît de meilleures manières de signaler sa réapparition. Peu après, je la retrouvais sur son album solo. Ses nouvelles chansons me disaient toujours ce que j’étais devenu.

samedi 10 mars 2007


She's so loose - Supergrass


On a pour habitude de critiquer le concept de solo interminable et on a raison. La virtuosité technique est souvent dommageable à la cohérence émotionnelle d’une chanson et la digression mélodique imposée par le solo nuit dans la plupart des cas à la petite histoire qu’on se raconte en écoutant un morceau que l’on aime, que cette histoire corresponde ou non à ce qu’a voulu raconter celui qui l’a composé. Pourtant, cette digression a parfois du bon lorsqu’elle prolonge l’un des possibles mis en place par le morceau. Et dans She’s so loose de Supergrass, c’est un des moments les plus inouïs de cette excellente chanson. Une petite fuite proposée sur quelques notes et un effet, une subtile dérivation qui s’apprécie plus encore en concert, parce que les Supergrass sont un super groupe de scène. Il y a quelques années, j’avais bidouillé pour avoir le droit de prendre des photos et je m’étais bousillé une oreille en me calant trop près d’une baffle pour avoir le bon angle de vue. Pendant le solo de She’s so loose, moi qui préfère généralement le retrait, j’ai apprécié d’être en bord de scène, excité comme un gamin, observant la manipulation des cordes. J’ai retrouvé cette joie suspensive du solo lors d’un concert relativement récent de Teenage Fanclub. Dans Neil Jung, l’une de leurs meilleures chansons, il y a en fait deux solos. Deux traînées mélodiques hétérogènes qui écartèlent le morceau un instant puis la ramène sur ses pieds, presque naturellement. Il faut maintenir un écart entre un phrasé et un autre, puis savoir le résorber soudainement, sans contraindre l’équilibre. C’est un art à part entière de réussir ce genre d’exercice, une prouesse dont la nécessité n’est pas encore réellement établie. Un peu comme on s’amuserait à exécuter un salto inutile sur une corde tendue entre deux immeubles.

vendredi 9 mars 2007


Once in a lifetime - Talking Heads

En allant à New York, j’avais un rêve secret : rencontrer par hasard David Byrne et lui dire que j’aimais non seulement les Talking Heads mais aussi ce superbe album solo à la pochette noire et son fabuleux Angels. A l’époque, cette chanson avait été vue par les critiques comme une redite de Once in a lifetime, dont je suis fou depuis le lycée au moins. J’aime la critique musicale et j’aime qu’on puisse écrire à peu près tout sur à peu près tout, mais je vois là une erreur d’interprétation. Il n’est pas rare que des artistes, après une œuvre majeure, en cherchent eux-mêmes le sens, qui leur a peut-être échappé. Probablement dépassés par le sublime qu’ils ont contribué à faire apparaître, ils tentent de savoir s’ils pourraient refaire la même chose, et pourquoi pas presque à l’identique. Neil Youg a fait ça, Lou Reed aussi. Angels est une réinterprétation de Once in a lifetime et elle en a gardé la diction unique, mélange de stupeur et d’élan. Il n’y a plus les guitares d’Adrian Belew ou la production d’Eno mais Byrne, avec cette voix où perce une intelligence hors du commun – et c’est important, tout de même – conserve la même envie singulière de s’emparer du monde avec l’appétit d’un ogre. C’est un plaisir, en écoutant les chansons des Talking Heads, de sentir qu’ils ne s’excusent jamais de leur curiosité, de leur ironie, et surtout de cette manie d’aller déceler dans le réel ce qui peut soucier ou inquiéter. Bangs, dans un texte d’une perspicacité inouïe, a été le seul à comprendre le jeu essentiel que jouait Byrne avec les peurs humaines. Et voilà par exemple de quoi j’aurais aimé parler avec lui, en prenant un café à Gramercy. Au lieu de ça, j’ai croisé Charlélie Couture qui a failli me renverser avec son vélo. C’est quand même pas de bol.

jeudi 8 mars 2007



Voilà les anges - Gamine

C’est encore une chanson d’adolescence, découverte au Top 50 où elle avait fait une brève apparition. Je faisais comme tout le monde à cette époque des compilations sur cassettes Maxell en enregistrant la FM. Ça donnait des ensembles assez bordéliques où le début et la fin des chansons étaient avalés, où le son était épouvantable. Ce qui explique peut-être pourquoi je me suis toujours autant focalisé sur ce qu’un morceau veut dire plutôt que sur les moyens mis en œuvre pour le dire, pourtant partie intégrante du contenu. J’avais amené Voilà les anges dans une boum du samedi après-midi et ayant réussi à la faire passer, j’avais essuyé l’incompréhension de mes petits camarades. C’est en lisant plus tard le génial Sur le rock de François Gorin que j’ai compris que j’étais devenu ce jour-là un parfait exemple de « boy next door », ces jeunes gens à la fois inhibés et révoltés prêts à s’enfuir des communautés auxquels ils étaient si mal assortis. A vrai dire, je ne comprenais pas qu’on puisse détester cette chanson, qui, au même moment, chez mes aînés de dix ans, provoquait un vrai choc. Un morceau vivifiant, malin et mélodique, avec un phrasé légèrement hâbleur. Dans le clip, les Gamine jouaient la décontraction à merveille et je me demande toujours pourquoi Voilà les anges n’est pas devenu un tube en lieu et place des conneries de Niagara. A quinze ans, ma perplexité était la même, alors que tout le monde dansait sur Bros et Terence Trent d’Arby. D’ailleurs, on aurait pu danser sur Voilà les anges, avec sa batterie caoutchouc, sa ligne de basse un peu entêtante et ses riffs frétillants. Mais voilà : j’ai repris ma cassette et j’ai attendu mon heure, qui a mis quelque temps à se présenter. Peut-être que ce week-end, dans les amis de Nina, 15 ans, un petit gars nommé Elio amènera un CD gravé avec un morceau des Shins et qu’il se fera jeter. Je tenais à lui dire qu’avec un peu de patience tout s’arrangera et que moi aussi Australia me rend fou de joie.

mercredi 7 mars 2007


Working class hero - John Lennon

C’est une phrase qui est restée collée à moi toute mon adolescence : « They hate you if you’re clever and they despise a fool ». John Lennon était une sorte de grand frère révolté, à vif, que j’ai écouté avant les Beatles. J’adorais Plastic Ono Band et c’est un article de Francis Dordor, publié dans Les Inrockuptibles, qui m’a expliqué pourquoi : c’est un disque d’émancipation et de dépouillement. Lennon a investi l’intégralité de sa souffrance originelle dans une ironie que les Beatles mettaient admirablement en valeur (on oublie souvent de dire que si les chansons étaient géniales, les types étaient particulièrement drôles). Lennon a eu besoin de premier degré et il a trouvé Yoko, qui l’a envoyé courir à poil dans les bois. Et qui lui a permis d’élever la thérapie discographique au rang d’art. Condensé autobiographique, précis de désillusion et de fol espoir en une femme qui déballe ce que lui refoule, Plastic Ono Band est un disque d’une lucidité violente et pas seulement par son côté psychanalytique : il prouve qu’en parlant de soi, pour soi, on trouve parfois l’universel de la condition humaine. « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » disait Sartre à la fin des Mots. Working class hero parle de cette défaite avec laquelle doivent vivre les assiégés. Qu’ils aient leurs parents à l’usine ou qu’ils soient orphelins, qu’importe. Lorsque j’étais barman, il y avait un portier nommé Roger. Chaque soir de concert, il arrivait après une journée de travail : il posait des fenêtres sur des chantiers de bâtiment. En général nous sortions de la salle vers une heure du matin, parfois deux. Roger allait casser la croûte chez lui. Je pense qu’il se levait vers six heures et demi du matin. J’aimerais bien que ses enfants découvrent un jour Lennon et sachent qu’on a un jour écrit pour eux, tout en se racontant soi.

mardi 6 mars 2007


I'm in love with a girl - Big Star


J’aurais pu choisir Thirteen et son solo de cristal. Mais je suis incapable de le jouer parce que j’ai toujours été infoutu de faire un arpège correctement. Parfois, on aime les chansons parce qu’on peut les jouer tout de suite après les avoir entendues, même sur une guitare merdeuse, dans une excitation qui est la seule vraie réponse. Moi, j’ai une folk portugaise magnifique et je joue I’m in love with a girl dessus. Je sais aussi jouer I’m looking through you, Space Oddity, It ain’t me babe et c’est à peu près tout. Même l’intro de The needle and the damage done m’échappe. C’est dire. Du coup, je suis un champion du air guitar et je mime September gurls - où il y a tout ce que j’aime de Teenage Fanclub - à la perfection. Est-ce que ça explique que je me borne aux petites histoires de la musique plutôt qu’à la description méticuleuse de celle-ci ? Sûrement. Par bonheur, tout le monde peut parler de la simplicité de I’m in love with a girl, aussi transparente dans ses accords que dans son contenu. Une minute et demie et quelques lignes griffonnées pour dire l’essentiel d’un état que des pages entières peinent à ne serait-ce que toucher. Un ensemble minimal mais immédiatement efficace, comme un fragment de Georges Perros. Après, on peut laisser la musique aux musiciens. Nous, il nous restera toujours les chansons.

lundi 5 mars 2007


Frederick - Patti Smith

Il faut louer ceux qui vous font changer d’avis en musique. Surtout lorsqu’ils le font avec la plus grande des douceurs, parce que vous leur devez un monde et une nouvelle innocence. Je n’aimais pas trop Patti Smith parce que je ne connaissais que Horses et que le lyrisme de cet album me mettait mal à l’aise. Et puis j’ai rencontré Jean-Hubert et Sylvie, qui travaillaient à une œuvre digne du plus grand respect : fabriquer une bibliothèque idéale et absolue où tous les livres se répondraient. J’ai voulu faire leur connaissance parce qu’ils considéraient comme moi que Lester Bangs était un écrivain sans commune mesure. Nous avons mangé chez Jenny, place de la République et je les ai photographiés après un entretien qui se poursuit encore aujourd’hui, au gré des mails, des textes et des coups de fil. Ils ont édité Patti Smith et sans jamais chercher à me convaincre, ils m’ont amené à y voir de plus près. J’ai alors découvert la beauté furieuse de ces chansons, la passion et l’urgence de cette passion. Frederick, morceau écrit pour son mari, témoignage d’un amour infini, m’a littéralement retourné. Les femmes aiment comme des bulldozers, et quand elles en font des chansons, il est bien rare qu’elles ne touchent pas le cœur du sujet. Hommage frontal et hymne inquiet, Frederick donne envie d’avoir fait partie du MC5 et de s’appeler Fred Sonic Smith. J’appelle souvent Jean-Hubert et Sylvie dans le Gers et nous parlons football, littérature et musique. Une seule expression me vient à leur égard, elle est biblique : ils sont le sel de la terre. Eux se promettent sûrement de me faire changer d’avis sur Alan Vega mais j’ai encore quelques doutes. C’est tant mieux : on ne saurait demander autre chose qu’être lentement gagné à des causes comme les leurs.

dimanche 4 mars 2007


Chicago - Sufjan Stevens


Chère Maman, chers amis, chers collègues, cher rectorat de l’Académie d’Amiens,

Vous vous demandez peut-être pourquoi je n’ai pas donné de nouvelles depuis quelques mois, quatre exactement, et pourquoi je ne réponds pas au téléphone. Rassurez-vous, je vais bien. J’ai assisté le 9 novembre dernier au concert de Sufjan Stevens au Bataclan et vous savez combien j’aime la musique de ce garçon. C’était un concert magique, dont j’ai goûté chaque harmonie, m’amusant de chaque sourire des interprètes. Les larmes me montaient aux yeux, parfois, en voyant ce jeune homme si doué et si touchant diriger une dizaine de musiciens affublés d’ailes d’ange, sur les chansons de son chef-d’œuvre, Illinois. Sans avoir besoin des jolies images super-8 qui passaient derrière eux, je retrouvais celles qui m’étaient spontanément venues en écoutant Casimir Pulaski Day ou The Avalanche : la langueur d’un quotidien percé d’un peu de merveilleux, ces panoramas déformés par l’abstraction que seule l’enfance sait voir. En sortant du concert, j’ai vu le tour bus de Sufjan Stevens garé devant la salle et profitant d’un moment d’inattention autour de moi, je me suis caché à l’intérieur. J’ai tenu deux jours planqué sous une pile de manteaux, jusqu’à ce qu’on me découvre à Amsterdam. J’ai supplié le groupe de me garder avec lui et ils ont accepté : je suis devenu roadie. J’ai porté les guitares, les amplis et les sacs de câble, comme je l’avais fait plus jeune pour mes amis musiciens. En arrivant au Etats-Unis, j’ai découvert Chicago. J’ai vu le Loop et son métro aérien. J’ai vu l’immeuble du Chicago Tribune, celui de Superman et dans ma tête une section de cordes s’envolait comme dans la chanson. J’ai traversé les Etats-Unis en chantant à tue-tête dans un bus de tournée, et j’étais presque dans Almost Famous. Maintenant, je commence à accorder les guitares, et l’autre jour, j’ai joué The dress looks nice on you avec Sufjan. Les autres me posent des questions sur la France et je leur explique quelques trucs, la politique et ces choses-là. Ça les amuse. Je reviendrai peut-être ou je m’installerai ici, je laverai des bagnoles, j’enseignerai le français, qui sait ? Il y aura une autre tournée et nous nous retrouverons. J’aurai alors des milliers de choses à vous raconter.

P.S : Vous pouvez faire suivre mon courrier à Asthmatic Kitty.

samedi 3 mars 2007

Easter theatre - XTC

XTC est un de mes groupes préférés et j’ai beaucoup hésité entre Generals and Majors, Mayor of Simpleton ou Dear God. Puis cet épisode m’est revenu, dont je suis parfois un peu honteux et que je tiens à confesser ici. Lorsqu’ils ont sorti Apple Venus volume 1, Andy Partridge et Colin Moulding sont venus faire de la promo à Paris et je l’ai su. J’ai appelé l’attaché de presse du distributeur français et n’ayant d’autre fonction sociale que celle de doctorant en littérature, j’ai inventé un support que j’ai appelé L’Est Malin ou quelque chose comme ça. J’ai demandé une heure et demie d’interview avec photos. Ça a marché. J’ai alors appelé Charles, chez qui j’avais découvert quelques années auparavant cette compilation d’XTC à la pochette hideuse, et je lui ai proposé de faire l’entretien avec moi. Le jour du rendez-vous, nous sommes arrivés dans un hôtel du 5ème arrondissement et je me suis platement excusé de ne pas avoir amené le dernier numéro de L’Est Malin, « hebdomadaire culture et loisirs », qui était malheureusement sous presse. Nous avons passé presque deux heures avec Moulding et Partridge, enregistrant le tout sur le minidisc de Charles, puis j’ai fait quelques photos. Ils étaient courtois, un peu distants, mais ça n’avait aucune importance. J’aimais beaucoup ce disque et je le leur disais dans un anglais assez approximatif, confessant un intérêt beaucoup plus marqué pour Easter theatre, morceau à la fois très mélodique et assez sinueux, dont j’appréciais beaucoup les arrangements. Quand nous les avons quittés, nous sommes allés saluer chaleureusement l’attachée de presse, qui nous avait laissés tranquilles pour passer des dizaines de coup de fil dans le hall de l’hôtel. Elle était contente que tout se soit bien passé et je lui assurai qu’on tenterait tout pour faire la couverture de L’Est Malin avec le groupe. Ça n’a pas eu l’air de l’émouvoir. Pourtant, dans mon esprit, c’était un chouette journal.

vendredi 2 mars 2007

Famous blue raincoat - Leonard Cohen

Tiens, c’est encore une histoire de manteau. Je n’ai jamais été fan de Leonard Cohen mais j’aime souvent les titres de ses chansons, I came so far for beauty en tête. Et j’aime immodérément cette chanson, avant tout pour son texte. Un texte qu’on m’a raconté avant que je ne puisse le lire ou que j’en découvre la mélodie. C’était dans une voiture qui revenait de la Mer du Nord pour rejoindre, dans la nuit, une grande maison accueillante. On écoutait les Violent Femmes et mon ami Alex, courageux propriétaire d’un petit label qui publia quelques merveilles, se mit à raconter cette histoire de lettre à un ami perdu, parti dans le désert après avoir séduit la femme du narrateur. J’ai cherché par la suite la réalité biographique du morceau dans le livre de Gilles Tordjman sur Leonard Cohen, paru récemment, dévoré en quelques nuits. On doit admettre que l’histoire est vraie, puisqu’elle est signée : il y a une formule de politesse de « Leonard Cohen ». C’est troublant. On a tous écrit cette lettre à l’ennemi, coupable mais béni pour avoir su faire éclore une femme qui dormait. Qui a jamais eu le courage de l’envoyer ? « If you ever come by here for Jane or for me, I want you to know that your enemy is sleeping. I want you to know that his woman is free » : après les tourments de l’amour, c’est la subtile férocité de l’amitié que les plus belles chansons savent traduire. Et dans ce morceau, il y a à peu près tout sur les deux sujets.


jeudi 1 mars 2007


Angeles - Elliott Smith

A un moment, ma vie a ressemblé à une nouvelle de Raymond Carver. J’étais barman dans une salle de concert et, pour m’y rendre, je devais traverser un quartier de la ville autrefois tapissé des plus beaux terrains vagues, et sur lesquels on construisait des immeubles pour « étudiants et stagiaires ». J’avais une vieille parka kaki et pendant la demi-heure de marche qui me séparait de la salle, je me chantais les mélodies d’Elliott Smith. C’était la bande-son idéale de mon existence et ses décors. Des histoires de villes corrompues où se débattent des dépossédés. J’allais servir des demis en regardant d’un œil les plus sincères et les plus mauvais groupes de France et lorsque je rentrais chez moi, tard, je pensais aussi à Monochrome, une chanson de Yann Tiersen qui allait bien avec cette vie d’alors. Il y avait quelque chose de paisible, pourtant, dans cette période de défaite. Tout comme il y a quelque chose de paisible dans Angeles, cette chanson de Either/Or. J’ai vu Elliott Smith la chanter sur la scène de la Cigale, seul avec sa guitare et j’ai été bouleversé. En sortant du concert, comme je l’ai écrit dans un courrier aux Inrockuptibles juste après sa mort, je l’ai vu devant les cars de touristes de Pigalle, seul, un sac Tati à la main, son bonnet enfoncé sur le crâne. J’avais envie d’aller lui serrer la main pour lui dire combien j’aimais sa musique. La parka m’est restée longtemps. C’est probablement à cause d’elle qu’en me croisant un jour de pluie, un gamin a dit à son copain qui cheminait à ses côtés : « tu vois, ça, c’est un clochard ». Les touristes du boulevard de Rochechouart qui croisaient Elliott Smith ce soir-là auraient pu dire la même chose. Moi je me disais que ça, c’était un génie.